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Saint-Nicolas-de-Port – Venise

(9-28 mai) 

Pour la louange et la gloire de notre doux Sauveur Jésus, de sa digne et glorieuse mère la benoîte Vierge et chaste Marie, et aussi de toute la cour céleste du Paradis, ainsi que des bons et dévots Chrétiens, nous trois ici nommés et consignés par écrit, à savoir monseigneur le capitaine de Condé-sur-Moselle, nommé Charles de Condé, et le receveur de Pont-à-Mousson nommé Didier Le Dart, originaire de Courouvre[-en-Barrois], et moi frère Nicole Loupvent, moine et trésorier du monastère de Monseigneur Saint-Michel de Saint-Mihiel, diocèse de Verdun, dans le duché de Bar, poussés par le désir et le zèle de la dévotion depuis longtemps imprimés au fond de nos cœurs et de nos intentions, nous nous retrouvâmes en un lieu retenu et fixé d’un commun accord, à savoir [3] en la ville de Saint-Nicolas en Lorraine, diocèse de Toul, le mardi, neuvième jour du mois de mai, jour de la Translation de monseigneur saint Nicolas. Pour commencer notre sainte et fervente entreprise, après avoir dit la messe à l’autel de monseigneur saint Nicolas (il y avait là, un grand rassemblement de gens de bien désireux d’assister à notre départ), et nous être bien et amplement restaurés dans la maison d’un bon marchand dudit lieu du nom de Jean de Tellancourt, nous retournâmes là où nous étions logés à la Licorne, au milieu du grand concours des pleurs, des cris et des lamentations des bonnes et fidèles épouses de mes compagnons pèlerins et d’un bon nombre d’autres qui s’étaient regroupés pour nous voir partir. Lorsque j’eus prié Ferri Bon, qui était un homme de qualité, et qui m’avait accompagné jusque-là, de faire mes humbles recommandations à mes amis, vers neuf heures, nous quittâmes ledit lieu, accompagnés de plus de trois cents personnes, qui firent route avec nous jusque dans les prés verdoyants, source pour nous de grand réconfort. Nous prîmes congé d’eux en leur faisant nos salutations ; alors notre train fut tel qu’il nous fallut peu d’heures pour arriver à Lunéville[3] chez monseigneur le gruyer nommé Jean Lamblin, où nous retrouvâmes notre frère et compagnon monseigneur de Clévant, nommé Bertrand de Condé, qui nous accueillit fort civilement. (Une fois le vin goûté et nos chevaux reposés,) nous allâmes au grand galop jusqu’à la ville de Raon[-l’Étape][4]. Pour cette première journée, le chemin parcouru nous fut plein de désagréments et de souffrances. Là nous fûmes logés chez Hannus de Dieuze, et nous prîmes paisiblement notre souper en compagnie de monseigneur le secrétaire Jean Ludre, conseiller de la maison du haut et puissant Prince, très honoré seigneur, monseigneur de Lorraine.

Le lendemain mercredi, dixième jour de mai, quand nous eûmes assisté à la messe, et que l’on nous eut remis en main, provenant du cher père gardien du couvent de Raon, un billet de recommandation et de protection à l’adresse du patriarche et gardien du couvent de Sion à Jérusalem, nous quittâmes ledit lieu à environ six heures du matin, et nous vînmes dîner[5] dans un petit village nommé Luvigny[6], situé dans les montagnes des Vosges, qui appartient au comte de Salm[7]. Puis nous montâmes en selle, et traversâmes un espace pierreux et au relief accidenté, croisant des forgerons[8] qui ressemblaient davantage à des Éthiopiens qu’à des Anglais, et nous vînmes souper dans une petite et bonne ville nommée Mutzig[9] sise sur une petite rivière nommée la Bruche[10]. [3v.] La ville et la rivière appartiennent à un jeune seigneur allemand, nommé Georges Brech. Là, nous fûmes traités avec magnificence à la mode du pays, conforme à la tradition bien connue d’un chacun de la courtoisie des Allemands.

Le lendemain jeudi, onzième jour de mai, nous quittâmes ledit Mutzig et nous étions arrivés de bonne heure, pour le dîner, dans la belle, grande, opulente, vaste cité de Strasbourg[11], anciennement appelée Argentine. Nous fûmes logés dans la maison d’un hôtelier de langue romane, du nom de Martinus Gros, grand homme de bien et d’honneur, qui n’était pas infecté par la puante secte luthérienne[12] ; pour la présente année il avait payé une amende de dix florins aux maîtres de la cité, au motif que sa femme et ses trois filles (de grande beauté) s’étaient rendues dans un village voisin, secrètement, le jour de Pâques pour se faire délivrer un billet de confession et recevoir le Sauveur de notre Rédemption. Nous restâmes là, la grande journée, à visiter ladite cité, qui est quasi inexpugnable du fait des extraordinaires travaux de défense qu’y effectuent quotidiennement six cents ouvriers, tant maçons que terrassiers, qui travaillent à la fortification de la cité, et qui construisent de puissants bastions faits avec des pierres provenant d’églises qu’ils ont détruites et abattues à l’extérieur. Barbarie que ce spectacle de la destruction des autels sur lesquels on célébrait le divin office ! Il ne serait pas possible, à travers toute la cité, d’en trouver un seul intact. L’église principale et cathédrale est extraordinairement bien entretenue et propre à cause de la prédication qui y est donnée quotidiennement, deux fois chaque jour, à six heures du matin et à quatre heures du soir, par un docteur prêtre qui présentement est marié, selon la religion, la pratique et la mode de Luther. Je n’oublierai pas de parler de la grande tour de ladite cathédrale, car sans mentir, je prétends que c’est l’œuvre au monde que l’on doit célébrer et estimer pour sa grandeur, sa hauteur, sa « vastité ». Et je tiens pour véritable que dans tout l’hémisphère supérieur du monde il serait impossible de trouver un seul ouvrier assez savant dans l’art de construire qui serait capable de réaliser semblable chef-d’œuvre.

Depuis le pied de la tour jusqu’à son extrémité, en dessous de la boule d’or qui la couronne, elle a de hauteur six cent douze marches d’escalier à monter, qui peuvent bien avoir chacune à peu près un pied de haut. Ce qui est extraordinaire. La coiffe est entièrement faite d’un réseau de pierres finement ajourées. Et il y a huit escaliers tournants fixés aux huit pans montant tous jusqu’à la pyramide. Je n’ai pas voulu manquer de m’installer tout au haut du pinacle, pour juger moi-même de la chose. [4] Pour visiter les lieux, nous offrîmes, en paiement, le repas aux gardes et au personnel de la tour, employés là chaque jour, et qui sont plus de vingt ; et la table fut dressée dans les grandes galeries à claire-voie de la tour, au son des trompettes, clairons et hautbois. Quel harmonieux concert ce fut !

Le vendredi matin, douzième jour de mai, nous quittâmes Strasbourg, et nous franchîmes le pont du Rhin, long de plus de cent cinquante pas, tout entier en bois. Nous traversâmes la ville de Diersheim[13], et nous vînmes dîner dans une bonne ville du nom de Stollhofen[14] qui appartient au marquis de Bade. En début d’après-midi, nous étions à nouveau en selle et le soir nous fîmes étape à Rastatt[15], un fort beau village, qui appartient au marquis de Bade. Nous fûmes bien traités ; le vin était bon, le poisson l’était aussi ; il y avait de la viande, au cas où nous aurions eu l’intention d’en manger. Néanmoins pour prendre connaissance de la fermeté des principes qui animent nos beaux Luthériens, monseigneur de Clévant, notre compagnon, personnage très pondéré et grand expert en langue teutonique, demanda à notre hôte si eux mangeaient de la viande le vendredi. L’hôte, en guise de réponse, lui demanda si chez nous on mangeait du poisson le jeudi ; il lui fut répondu que oui : « Il n’y a pas plus de mal (répondit l’hôte) à manger de la viande le vendredi, qu’à manger du poisson le jeudi. » Telle fut la conclusion donnée à notre requête.

Le samedi au matin, treizième jour de mai, nous quittâmes Rastatt, et nous traversâmes une jolie et bonne ville, fort plaisante, bien à l’abri derrière ses tours et ses bonnes fortifications, du nom d’Ettlingen[16], où il y a de nombreuses fontaines alimentées par des « corps »[17] en bois. Parce que ce n’était encore pas l’heure de dîner, nous poussâmes un peu plus loin, jusqu’à un bon gros village du nom de Langensteinbach[18], et nous dînâmes là à la fortune du pot[19], selon l’approvisionnement connu des villages luthériens. Nous marquâmes un léger temps d’arrêt, pour éviter la véhémente chaleur qu’il faisait. Une fois tirés de notre sommeil, notre allure fut plus rapide qu’avant, et nous vînmes passer la nuit dans une bonne ville, très belle et munie de défenses, qui appartient au dessusdit marquis de Bade. Elle a nom Pforzheim[20]. Les anciens de la cité rapportent qu’ils sont d’une lignée de Troyens, à laquelle appartenaient deux princes, l’un du nom de Phocis et l’autre d’Ascagne ; ils étaient chefs et capitaines, et vassaux de Priam, roi de Troie-la-Grande, comme l’écrit le poète Homère dans son Iliade : « Phocys et Ascagne conduisirent les bataillons phrygiens loin de l’Ascanie. » La chose est assurée par maître Jean Reuchlin[21] [4v.] dans un livre écrit par lui, intitulé De verbo mirifico.

Après le souper, notre hôte nous fit faire, à travers toute la ville, la visite des entrepôts de marchandises et des fontaines avec leurs somptueux aménagements ; en particulier il nous emmena devant le portail de l’église (elle était fermée). Quoique luthériens, ils avaient laissé, sur le devant de ce portail, peinte, la représentation de Notre Sauveur Jésus-Christ portant sur ses épaules un agneau. Nous fûmes contraints, pour ses seules bonnes paroles, de mettre dans le tronc une pièce d’argent ; cet argent, à les en croire, était distribué aux pauvres.

Le dimanche, quatorzième jour de mai, nous quittâmes ledit Pforzheim, et nous vînmes dîner dans un gros village, situé en hauteur, qui appartient au duc de Wurtemberg[22]. Dans ce village nommé Ditzingen[23], nous trouvâmes, en la personne de notre hôte, le plus bel homme, le plus grand et le mieux fait qu’il en avait jamais été vu, de mémoire d’homme, dans tout le duché de Wurtemberg, selon les affirmations des autochtones. Et, je vous certifie que si dame Nature s’était occupée de son physique, Dieu n’avait pas été en retrait pour ses qualités, car, disait-on, il était à ce point homme de bien, courtois et sociable qu’il eût été impossible de trouver son pareil. L’après-dîner marqua le signal de notre départ, et nous prîmes la direction de [Bad] Canstatt[24], une bonne ville dudit duché de Wurtemberg, que nous dépassâmes pour faire étape dans une grande, honorable et bonne ville non contaminée par la secte luthérienne, répondant au nom d’Esslingen[25] située sur le Neckar[26], affluent du Rhin. On peut comparer la ville, pour ce qui est de la situation, à Saint-Mihiel ; la raison en est que, à l’est, se trouve un prieuré sur une hauteur comme Saint-Blaise[27], entouré des murs de la ville, qui en descendent pour franchir la rivière par un beau pont de pierre à une seule arche. Quoique la ville appartienne au duc de Wurtemberg, elle est cependant en possession de l’empereur ; la raison en est que ledit duc est passé du côté des Luthériens. Le pays, tout à l’entour, est extraordinairement garni de vignes, plus (oserais-je le dire) que le duché de Bar. Les terres des vignes qui escaladent les coteaux sont retenues par de beaux murs de grès de diverses couleurs, dont on dirait que c’est du marbre fin. Les immeubles de la ville sont vastes et spacieux, hauts de cinq ou six étages[28], tous entourés de hauts murs comme des maisons princières. Lorsque nous y fîmes notre entrée, nous avions si solennelle allure que des notables et des habitants de la cité s’imaginèrent que nous étions ambassadeurs de Sa Majesté l’empereur. Ce qui fait que l’on nous témoigna davantage de marques d’honneur et de respect.

[5] Le lundi, jour des Rogations[29], quinzième jour de mai, nous quittâmes ledit Esslingen et vînmes dîner dans une belle et agréable ville, du nom de Göppingen[30], garnie de belles maisons et de belles fontaines, construites à la mode lombarde ; à l’extérieur des portes il y a de gros bastions, extraordinairement puissants. La ville appartient au roi Ferdinand[31], frère de l’empereur régnant Charles Quint. Il y a en cette ville une belle installation de bains chauds, source pour beaucoup de gens de guérison et de remise en forme, où viennent, pour prendre les eaux, les seigneurs et les dames de la bonne société d’Augsbourg[32]. Après le dîner, nous quittâmes ledit Göppingen, sous la pluie, le tonnerre, les éclats de la foudre, la grêle, à travers, sur la distance de quasi une lieue, les eaux transformées en torrents descendant des montagnes, chose fort pénible pour nous, davantage encore pour nos chevaux. Nous fîmes tant et si bien, avec l’aide de Dieu, que nous parvînmes à une bonne ville, du nom de Geislingen[33] située sur la marche du duché de Wurtemberg, propriété exclusive du gouvernement et des citains de la ville d’Ulm[34], et sise entre quatre montagnes d’extraordinaire hauteur. À l’est, sur le haut de la montagne, est implanté un château-fort à double fossé, que son équipement défensif rend quasiment imprenable. Sur l’autre montagne, en face de ladite ville, se dresse une grosse tour carrée sans autre construction bâtie, exclusivement réservée au guet. Les deux faubourgs de la ville sont, tout comme la cité, enclos de murs à forte capacité défensive.

Le mardi, seizième jour du mois de mai, nous quittâmes ledit Geislingen, après avoir pris notre collation du matin, et nous arrivâmes, pour y faire étape, de bonne heure dans la bonne ville d’Ulm, une belle, grande et vaste ville située et solidement établie sur une grosse rivière du nom de Danube[35]. La ville est bien munie de tourelles et ceinturée d’une triple rangée de murailles, ainsi que ses grands faubourgs qui sont pareillement fortifiés et entourés de fossés, comme la ville. Les maisons sont grandes et hautes de six étages, la plupart d’entre elles portant sur leurs façades, finement peintes à l’huile, des représentations de légendes des poètes de l’Antiquité à la mode d’Italie ; et il y a un grand nombre de belles fontaines de toutes sortes. D’autre part, c’est une ville franche et libre de tout impôt seigneurial et elle ne doit aucune redevance à quelque seigneur que ce soit. Les habitants n’encourent que le seul blâme de l’empereur, et exercent eux-mêmes le pouvoir souverain. De plus, c’est la ville, dans l’Europe entière, où l’on fabrique la plus grande quantité de pièces de futaine de coton [5v.] blanc, noir, gris ou de toutes couleurs. Nous allâmes voir ces pièces de futaine, qui étaient en train de blanchir sur la prairie ; l’espace recouvert par ces pièces pouvait être d’un bon quart de lieue. Et il y avait là plus de vingt-cinq mille pièces dont la couleur était d’un blanc de neige, chacune d’elles pouvant bien avoir, en longueur, cinquante pieds. Je revenais de ladite prairie. Voilà qu’un gros dogue, qui était étendu là auprès d’une haie, peut-être préposé à la garde des pièces de futaine susdites, alors que je passais près de lui, s’en vint fondre sur moi, furieux, et il m’eût effectivement blessé et mis à mal, n’eût été la présence de mes compagnons qui instantanément saisirent leur arme, le contraignant à me lâcher, faute de quoi je ne m’en serais pas tiré sans quelque gros dommage. Pour ce qui est de mon manteau, cependant, il fut troué de belle façon. Quant à l’église, je n’aurai garde de ne rien dire de sa beauté, car elle en surpasse beaucoup, et pour l’heure les autels n’en sont point encore détruits, ni les statues jetées à terre, quoique les habitants du lieu soient, ce que je crois, parmi les meilleurs Luthériens du monde.

Le mercredi, dix-septième jour de mai, nous quittâmes au petit matin la ville d’Ulm, et nous vînmes dîner dans une bonne ville du nom de Günzburg[36], qui appartient au roi Ferdinand, en raison de la donation que lui en a faite son frère le très invincible empereur Charles Quint. Nous y fûmes fort honorablement accueillis, pour la bonne raison qu’ils ne sont point luthériens, car ledit roi a imposé des contributions, frappant de lourdes amendes ceux qui consommeraient de la viande durant les jours des Rogations, le vendredi et le samedi aussi. Cette disposition est extraordinairement bien observée. À midi sonnant, nous quittâmes la ville, et l’allure de nos chevaux fut telle que nous atteignîmes, et nous y fîmes étape, Zusmarshausen[37], qui appartient à l’évêque d’Augsbourg. Le traitement dont nous y fûmes l’objet eût été de qualité si le poêle[38] n’eût été pareillement étouffant de chaleur.

Le jeudi matin, dix-huitième jour de mai, jour de la glorieuse Ascension de Notre-Seigneur, une fois ma messe célébrée avec toute la dévotion dont j’étais capable, et après que j’eus donné (avec la permission de mes compagnons) une pièce de trois gros de Lorraine au curé du lieu, pour prix de l’autorisation qu’il m’avait accordée de célébrer la messe, nous prîmes un honnête petit déjeuner, et nous quittâmes ledit lieu. De bonne heure nous avions atteint notre étape dans la cité d’Augsbourg[39], à l’hôtel du Lion d’or. Et puis, tout aussitôt, nous allâmes, errant à travers la cité, visiter les églises, les palais et les autres lieux dignes d’être relatés. Les maisons sont de grande beauté ; sur les façades sont tracés au badigeon de talentueux dessins. [6] La cité peut être comparée, pour ce qui est de son importance, approximativement, à Strasbourg. L’église principale est fort ancienne et richement dotée ; elle a deux chœurs, à savoir un tourné vers l’est, l’autre vers l’ouest. La nef est dans un état d’entretien magnifique. La chose durera-t-elle longtemps ? Hélas, je crois que non, car il y a ici un tel « semis » de Luthériens qu’ils croissent comme l’herbe en la prairie. Nous fûmes à la prédication d’un jeune docteur luthérien, où le peuple se pressait en masse comme aux Pardons de Rome. Sur notre chemin nous rencontrâmes un vieil homme qui n’y assistait point. Notre compagnon, monseigneur de Clévant, lui ayant demandé pour quelle raison il n’était pas à ladite prédication, le vieillard lui dit en guise de réponse que ceux qui y allaient étaient les nouveaux Chrétiens, et que lui était un vieux Chrétien, ce qui était la raison, disait-il, pour laquelle les vieux et les jeunes ne sauraient vraiment se trouver réunis. Nous n’eûmes de lui rien d’autre en fait de conclusion. J’affirme, en toute certitude, qu’à cette prédication-là il y avait plus de trois mille personnes. Pendant ce temps, on chantait les vêpres dans une belle église collégiale toute proche de celle où officiait le prédicant ; je m’y rendis pour y réciter mon bréviaire. Pour toute assistance, il n’y avait seulement que cinq femmes et trois hommes, les seuls à ne pas assister à l’audience de ce diable vomissant son pestiféré venin. Après cela un quidam nous emmena à travers les places de la cité, et nous fûmes voir le palais où l’empereur (ainsi que son frère Ferdinand, le roi de Hongrie) s’était tenu durant l’hiver passé, l’espace de plus de sept mois, à ce que l’on disait, réunissant tous les jours plus de cinquante mille hommes. Chose difficile à croire. Pour qui a bien parcouru et examiné la cité, il n’y trouve que grandeur, vastes proportions, noblesse et je ne crois pas avoir vu de plus beaux édifices que dans cedit Augsbourg.

Le lendemain, dix-neuvième jour de mai, vers les dix heures, nous quittâmes ledit Augsbourg, en compagnie de quelques marchands du lieu, et nous vînmes faire étape dans une belle et jolie et bonne ville (du nom, en teutonique langage, de Landsberg[40], en latin Landabergomum), sise sur les bords d’une grosse rivière appelée Lech[41], au courant rapide et impétueux. Ladite ville appartient au duc de Bavière, nommé Wilhelmus Medemus. Et il ne faut point dire que dans toutes les régions de l’Allemagne, ni selon moi en Lombardie, il y a de plus belles fontaines que là, en particulier celle qui se trouve au beau mitan de la ville, tout juste en face de l’hôtel de l’Ours où nous étions logés. Elle crache bien son eau par une vingtaine de goulottes d’une telle puissance et d’une telle force qu’elle s’élève jusqu’à dix-huit pieds à la verticale, et pareillement à l’horizontale. L’église [6v.] paroissiale du lieu est considérée comme la plus belle de tous les environs, pour ses autels, ses statues, ses ornements et tout ce qu’on y attend, sans y percevoir la plus infirme trace du poison des Luthériens. Au-dessus de la ville il y a un château à la mode française, dont la puissance défensive est extraordinaire, qui dépasse en beauté celui que l’empereur a fait construire auprès d’Augsbourg, dont le nom est Welzbourg. À l’intérieur de la ville, se trouve une batterie de quatorze moulins qui se touchent l’un l’autre, si près qu’il ne s’en faut pas d’un pied que leurs roues se cognent l’une dans l’autre. Le courant est fort et impétueux, au point qu’il n’y a pas de bateaux capables de le remonter.

Samedi matin, vingtième jour de mai, nous quittâmes ladite ville de Landsberg, et nous vînmes prendre notre dîner dans une bonne ville du nom de Schongau[42] qui appartient au duc de Bavière, à présent comte palatin. La ville, située sur le Lech, au point culminant de l’Empire d’Allemagne, à trois lieues teutoniques des Alpes, n’a cependant nul besoin de fontaines, l’eau, fort douce et fraîche s’en venant amenée par de beaux « corps » de bois. Nous avions le gîte dans la maison d’un gentilhomme fort honorable, qui nous traita bien et avec profusion. Il nous montra un crocodile que son fils lui avait envoyé l’année précédente du royaume de Hongrie ; et en notre honneur, il fit jouer par ses filles de la harpe et de l’épinette, lui-même étant à la flûte traversière basse. Pour écouter un tel divertissement, je me satisferais facilement de rester sans manger vingt-quatre heures durant. Une fois la réfection prise – ce qui fut fait à bon compte –, lui qui était bon catholique et bon chrétien nous indiqua le chemin le plus sûr et le plus aisé pour gagner le lieu où nous trouverions le soir un gîte pour l’étape ; si bien que nous parvînmes dans un village qui appartient au duc de Bavière, du nom d’Ammergau[43], le premier village ouvrant la route des Alpes menant droit aux monts Saint-Christophe.

Le matin du dimanche, vingt et unième jour de mai, nous quittâmes ledit Ammergau, et nous vînmes dîner dans un petit village du nom de Mittenwald[44], qui appartient à l’évêque de Freising[45], niché au creux des montagnes du massif alpin recouvertes d’une épaisse couche de neige, bien que nous ayons été à la fin de mai. Pourquoi s’en étonner ? Telle est la nature du pays. En fait de régal, force nous fut de nous remplir la panse de lard, car trouver une autre nourriture était du domaine de l’impossible.

[7] Le dîner terminé, à une heure environ, nous étions en selle. Après avoir avec de grandes difficultés fait route à travers les montagnes saturées de neige, nous dévalâmes d’un sommet, sur une distance d’environ une lieue française, et nous vînmes faire étape dans un bon village (situé au pied d’un mont d’une hauteur extraordinaire), nommé Zirl[46], qui appartient au roi Ferdinand, le frère de l’empereur. Nous fûmes hébergés chez une Tudesque, qui maniait le bon italien, ce qui plut beaucoup au capitaine de Condé, notre compagnon, parce que, si sa connaissance en allemand était nulle, bonne était sa pratique de l’italien. Il y a un château-fort pourvu de défenses extraordinaires, dont est capitaine, par succession héréditaire, le seigneur chevalier Martin de Thonne. C’était naguère une belle et agréable ville, mais pour lors elle a beaucoup perdu de sa gloire et de sa beauté, car l’année passée 1530, alors que Sa Majesté tenait sa cour à Augsbourg, et que la reine de Hongrie, accompagnée des deux sœurs de l’empereur, y séjournait, un garçon d’écurie – caprice du hasard – qui tenait la nuit en main une chandelle allumée, enflamma et embrasa le logis. L’incendie prit de l’ampleur et une telle extension que, le vent violent aidant, avant l’intervention des premiers secours, vingt-huit maisons furent la proie des flammes, sans que l’on puisse à aucun moment le circonscrire, tant le feu faisait rage. Ce fut là un dommage irréparable pour les malheureuses victimes de cette perte.

Le lendemain lundi matin, vingt-deuxième jour de mai, nous quittâmes ledit Zirl et nous traversâmes la belle, bonne et jolie ville d’Innsbruck, dont une autre appellation en latin est Enipontus. Protégée par d’étonnantes fortifications et équipée de tourelles, capables de soutenir les plus grands assauts, elle appartient au roi Ferdinand, où il possède une belle maison de plaisance. C’est là que sont élevés et éduqués ses quatre enfants, à savoir deux fils et deux filles. Au pied de la ville, coule une large rivière au cours rapide du nom d’Inn[47]. Elle est franchie par de gros tréteaux de bois supportant d’énormes « corps »[48] de bois qui depuis la montagne alimentent l’approvisionnement en eau d’un grand nombre de places à l’intérieur de la ville ; ce qui est un beau spectacle à voir. Une fois la maison du roi vue, comme ce n’était encore point l’heure de dîner, nous dépassâmes la ville et arrivâmes, pour notre repas de midi, à un petit village en pleine montagne du nom de Patsherkofel[49]. Une fois notre collation terminée, nous poussâmes, pour y faire notre étape, jusqu’à une grosse hôtellerie isolée au milieu de la montagne, du nom de Lovegne[50] [7v.] où étaient descendus des gentilshommes allemands ; c’était la raison pour laquelle la maîtresse de maison refusait de nous accueillir, étant donné le grand nombre de gens à qui elle avait réservé sa table. Observant que Phébus avait déjà étendu ses rayons de lumière sur les régions occidentales, et que vraiment nous ne pouvions pas quitter ce refuge sans nous exposer à passer la nuit au milieu des rocheuses demeures, à plus d’une grande lieue germanique de toute agglomération, force nous fut d’implorer la grâce de cette ignominieuse Tudesque. Ce que fit, à coups de propos et de caquetages pleins de douces cajoleries, notre compagnon monseigneur de Clévant qui s’exprimait tout comme il le voulait dans sa langue germanique. Il fit tant et si bien que grâce à son éloquence cicéronienne nous fîmes partie de ceux qui furent retenus, même si cependant nous fûmes contraints de prendre notre repas du soir en compagnie des valets, lesquels n’avaient pas beaucoup de marques d’estime à l’égard de nos personnes ; ce qui eut le don de nous prendre terriblement à rebrousse-poil. Et voilà comment les glorieux Lorrains furent dignement traités !

Le mardi matin, vingt-troisième jour de mai, nous quittâmes ledit Lovegne et nous vînmes, nos chevaux soumis aux pires souffrances lors du franchissement de la montagne, faire étape au beau milieu des rochers à pic, au lieu-dit Harvismaister[51], chez un forgeron, fort bon compagnon, qui nous offrit un lièvre de la taille d’un mouton, que nous trouvâmes, faute d’autre mets, très bon ; quant au vin, c’est avec grande difficulté que nous aurions pu en souhaiter du meilleur, mais, selon moi, la manière de cuisiner chez eux n’était pas des plus raffinées, comme elle l’est chez nous. Mais la faim chasse maintes fois le loup hors du bois.

Le dîner terminé, nous quittâmes ledit Harvismaister, et nous traversâmes une jolie et bonne ville, du nom de Brixen[52]. Voyant que cela n’était pas encore la bonne heure pour faire étape, nous allâmes outre jusqu’à une grosse taverne, pensant nous arrêter là, mais il nous fut dit qu’il n’y avait point d’avoine. Ce fut pour nous la stupéfaction, parce qu’il était tard. Et de fait il nous fallut pousser plus loin pour faire étape dans une bonne ville, petite mais bien fortifiée, du nom de Klausen[53], qui appartient à l’évêque de Biston[54], homme érudit et savant, fils bâtard du feu haut et magnanime empereur Maximilien. La ville est située sur une rivière du nom d’Eisach[55], aux eaux tellement rapides et impétueuses que la navigation y est impossible à tout type de bateau, à voile ou à rames, à cause du courant.

[8] Mercredi matin, vingt-quatrième jour de mai, nous quittâmes ledit Klausen et traversâmes, endurant les pires souffrances et tourments, des espaces recouverts de roches, au milieu des pierres et des cailloux, qui mettaient nos chevaux au supplice, passant quelquefois par-dessus des dents rocheuses dont l’aplomb se situe à plus de deux cents toises de haut et d’une telle étroitesse qu’il était quasi impossible à deux hommes de front de s’y croiser, même serrés l’un contre l’autre. Tenez pour certain que je n’avais pas laissé toutes mes peurs au pays de Lorraine. Mais, Dieu aidant, et avec sa protection, nous finîmes par arriver pour l’heure du dîner dans la ville de Bolzano[56] qui appartient à l’évêque de Trente. C’est une ville gracieuse, très peuplée et riche marchande, située sur la rivière de l’Adige[57]. Là nous fûmes honorablement reçus à l’hôtel du Lion d’or, et l’on nous offrit pour nous rafraîchir des cerises nouvelles. Eu égard à la situation de la ville au milieu du massif alpin recouvert de neige et de froidure, quel spectacle que celui des vignes en fleurs porteuses de senteurs, des figuiers, des amandiers, des orangers et des grenadiers, tous ces arbres en grand nombre qui distillaient leurs parfums ! Après le dîner nous quittâmes ledit Bolzano et nous vînmes faire étape dans un gros village du nom de Neumarkt[58], qui appartient à l’évêque de Trente[59]. Là, il nous fallut prendre un repas de mauvaise qualité, car notre hôte était veuf et héritier d’un misérable trône.

Le lendemain jeudi, vingt-cinquième jour de mai, nous quittâmes ledit Neumarkt, et nous vînmes nous arrêter dans la cité de Trente, et là nous bûmes bien, car c’était la Saint-Urbain[60]. La cité est petite, peu fortifiée, mais l’évêque fait construire un château-fort en face de la ville d’une extraordinaire capacité défensive, de toute beauté. C’est une ville marchande florissante, car elle a un port établi dans sa totalité sur une importante rivière navigable, du nom d’Adige. L’heure de midi venue, nous quittâmes l’hôtel où nous étions descendus, et nous recommençâmes à faire l’ascension d’une montagne si pleine de dangers que nous n’en avions, jusqu’à cette heure, jamais affronté de semblables. Et de fait, il nous fallut prendre une route qui empruntait un défilé étroit surplombant le lac de Levico, dont la profondeur, au dire des gens du pays, est extraordinaire, et nous fûmes dans l’obligation de mettre pied à terre pour franchir les dents rocheuses de ce pic. En laissant nos regards plonger en contrebas sur l’abîme aussi profond qu’étonnant au fond duquel était le lac [8v.], mes compagnons ou bien tenaient leur cheval par la rêne de bride, ou bien les chassaient devant eux ; quant à moi, je fis comme je les voyais faire. Chassant mon cheval devant moi, pour un peu, n’eût été l’aide de Dieu, cela se serait terminé en catastrophe. Mon cheval allait donc devant. Apercevant une branche d’arbre encore verte, qui avait été utilisée (peu de temps auparavant) pour réparer le chemin qui pouvait avoir de large environ un peu plus de six à sept pieds, il se baissa pour prendre la branche feuillue afin de se rafraîchir. Il vint à mettre le pied sur un bout de bois pourri qui était à l’extrême bord du vide, et n’eût été le bruit que je faisais en marchant derrière lui qui le fit, par peur, brusquement reculer, il aurait été entraîné et précipité dans le lac, et c’en était fait à jamais de lui, quand bien même cent mille hommes auraient tout mis en œuvre pour le ravoir. C’est là que j’eus conscience, pour la première fois, de ce à quoi tenait le hasard de mon destin. Mais cette pensée de tristesse se mua instantanément en joie, lorsque je vis que mon cheval en était réchappé. Parvenus au bas de la montagne, nous fîmes étape dans un gros village, du nom de Levico[61]. C’est encore l’Allemagne, mais la langue vernaculaire utilisée est davantage lombarde que teutonique. Et nous y fîmes très bonne chère, d’autant que c’était l’auberge même où était descendu monseigneur le baron d’Haussonville[62] ; il était parti avant nous et nous découvrîmes, sur la paroi, son nom, écrit de sa main, et sa devise qui était : « Tout ou rien. » Aussi, par amour de son élégance, chacun de nous « s’envoya » un verre de vin clairet sur les rognons.

Le lendemain vendredi, vingt-sixième jour de mai, nous quittâmes ledit Levico, et nous vînmes dîner dans un village du nom de Grigno[63], et puis nous gravîmes les pentes d’une haute montagne du nom de l’Échelle, au sommet de laquelle il y a une tour fortifiée et puissamment défendue, qui marque la limite entre Allemagne et Lombardie, et qui appartient aux Vénitiens. Ils l’ont à ce point munie de moyens défensifs qu’il est impossible de s’en emparer ou de la bousculer de quelque côté que ce soit, à moins de la réduire par la faim. Et nous fîmes tant, par rupts et cailloux, au terme d’un parcours plein d’incommodités, que nous finîmes par parvenir dans une grosse et bonne ville, la première de Lombardie, du nom de Feltre[64], qui appartient aux Vénitiens, fortement et puissamment défendue. Et il me semble, à en juger par mes oreilles, qu’il y a là les meilleures et les plus harmonieuses cloches jamais entendues par moi. Nous étions descendus à l’hôtel de la Grande Espade, près de la porte de Levico. Nous y fîmes une jolie bombance.

[9] Samedi matin, vingt-septième jour de mai et vigile de la Pentecôte, nous quittâmes ladite ville de Feltre, et en pleine chaleur nous longeâmes une forteresse du nom de Castel Nove. L’un des pans des murs de la tour a ses fondations dans le lit d’une rivière[65] au fort courant et profonde, tandis que de l’autre elle est soudée à un grand rocher d’une hauteur qui dépasse quasiment tout ce que l’on peut imaginer. C’est là que mes compagnons vendirent leurs chevaux au châtelain, en stipulant qu’ils les garderaient pour poursuivre leur route à cheval jusqu’à Trévise, mais le mode de règlement fut source de controverse. Ledit châtelain ne voulait régler la transaction qu’en ducats simples, et mes compagnons souhaitaient des ducats doubles. Il fallut avoir recours à la médiation du gouverneur de Trévise pour régler le différend qui les opposait. Le différend réglé, nous vînmes dîner dans un petit village du nom de Cornuda[66], où l’on nous servit un repas franchement frugal, mais le remède à l’adversité qui est capacité à endurer les coups nous contraignit à rester sur notre faim. Après le dîner, sous une chaleur accablante, nous quittâmes ledit Cornuda et nous arrivâmes, de bonne heure, pour y faire étape, dans la cité de Trévise[67], qui est fort spacieuse et riche, parfaitement à l’abri derrière de puissants remparts bastionnés encerclant la cité de toutes parts. Elle est, avec Padoue, l’une des clés de Venise. C’est là que je vendis mon cheval à un prêtre originaire de Venise qui desservait un petit village proche de Trévise. À le voir, il me semblait être un honnête homme, mais maintes fois on est déçu sur ce point avec les Vénitiens, car plus vous les fréquenterez, moins vous arriverez à les connaître, tellement ils sont roués. Je fus contraint de le céder sellé et bridé pour sept écus au soleil ; je l’avais acheté quatorze. Tel est le bénéfice de mon premier marché.